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Porto Rico possède l’une des plus fortes concentrations de milliardaires américains au prorata de sa population. Opeyemi – stock.adobe.com
VU D’AILLEURS – C’est l’envie de retrouver une nouvelle normalité après la pandémie de Covid, mais surtout la recherche de conditions fiscales plus avantageuses qui poussent les riches Américains à s’éloigner du chaos et des taxes de Manhattan. Source:© L’exode des ultra-riches : ils quittent New York pour les paradis fiscaux de la Floride et de Porto Rico

VU D’AILLEURS – C’est l’envie de retrouver une nouvelle normalité après la pandémie de Covid, mais surtout la recherche de conditions fiscales plus avantageuses qui poussent les riches Américains à s’éloigner du chaos et des taxes de Manhattan.

La composition est hétérogène – certains possèdent des milliards de dollars, alors que d’autres ne détiennent que quelques centaines de millions -, mais la tendance est claire : bon nombre des grandes fortunes qui composent l’élite de New York désertent pour échapper aux taxes élevées imposées par les municipalités et l’État. Et par crainte de nouvelles augmentations, avec un possible taux d’imposition moyen supérieur à 60 %. En partant, les riches New-Yorkais peuvent réaliser des économies substantielles, entre 12 et 14 %. Les refuges dépourvus de taxes locales sont bien connus. En font notamment partie la Floride, en particulier Miami et Palm Beach, et certains autres États du Sud comme la Caroline du Sud, de Charleston à Georgetown. Mais il y a une destination qui aurait certainement échappé à mon radar si je n’avais pas appelé un de mes amis financiers, qui m’a dit qu’il avait trouvé la « paix fiscale » à Porto Rico.

C’est ainsi que j’ai découvert que Porto Rico présentait une structure anormale, pleine de contradictions, et qu’il existait une relation très particulière entre San Juan et Washington. L’île est un territoire américain, ce n’est pas un État, mais elle ne peut pas non plus être considérée comme une nation autonome. Les habitants de l’île, qui possèdent un passeport américain, paient des impôts et bénéficient de certains privilèges, comme le Medicare, mais ils ne peuvent pas voter dans le cadre des élections du Congrès ou des élections présidentielles ; tout ce qu’ils peuvent faire, c’est élire une personnalité similaire à celle du gouverneur.

Ceux qui quittent les États-Unis pour s’installer à Porto Rico en tant qu’expatriés, en revanche, ne paient aucune taxe, ce qui constitue une autre particularité étant donné que les États-Unis sont les seuls au monde à taxer leurs citoyens même s’ils vivent et génèrent des revenus à l’étranger. Résultat ? Porto Rico possède l’une des plus fortes concentrations de milliardaires américains au prorata de sa population. Et les 3,2 millions d’habitants locaux constituent depuis toujours un exemple classique de « taxation with no representation ».

Cette situation découle des diverses mesures d’incitation fiscale mises en place à partir de 2012 afin d’encourager les investissements à Porto Rico (Act 60). Des mesures condensées dans une unique loi entrée en vigueur en 2020 et qui n’a pas d’effet rétroactif. Elle s’applique uniquement à ce qui est gagné « après » l’arrivée sur place, mais pas avant. Voilà une autre raison pour laquelle, rien qu’en 2018, lorsqu’il est devenu évident que la loi allait passer, quelque 610 entreprises et 700 individus particulièrement fortunés se sont installés sur l’île. Aujourd’hui, en pleine ère post-Covid, on estime que Porto Rico abrite au moins 1200 entreprises américaines et plus de 2000 individus, avec une concentration de richesses provenant de tout le pays et notamment du très riche secteur des hautes technologies. En résulte la formation de mélancoliques colonies d’exilés fiscaux qui, pour faire des économies, s’adaptent à la vie dans une province lointaine. Avec deux paradoxes : le premier, c’est qu’aussi riches soient-ils, ils ne peuvent se permettre de vivre à New York. Et le deuxième, c’est que, ce faisant, ils inversent le message véhiculé par la grande comédie musicale de Leonard Bernstein, West Side Story, et sa chanson culte America. Dans ce cas, ce sont les Portoricains qui poursuivent le mirage d’un nouveau départ, de la vie, de l’aventure et des possibilités illimitées offertes par la grande métropole.

Cage dorée de milliardaires

Mais il n’y a pas que Porto Rico, il y a aussi Palm Beach, une cage dorée de milliardaires, belle et bien entretenue, bordée par un océan bleu azur, mais une cage aseptisée, repliée sur elle-même, où l’on ne retrouve ni la diversité ni les contradictions de New York, où le sans-abri, le milliardaire, l’immigré et les descendants de vieilles maisons industrielles cohabitent sur quelques kilomètres carrés. Dans ce cas, mieux vaut encore s’installer à Miami, qui possède la saveur de la métropole, de la grande ville internationale, d’où l’on peut s’envoler vers n’importe quelle partie du monde. Là-bas, les contrastes sociaux et culturels sont visibles à chaque coin de rue.

La liste de ceux qui ont fui New York est longue et intéressante. Il y a la crème sociale de la ville, particulièrement bien lotie, mais très fermée, dans la stricte tradition de l’understatement protestant. Il existe peut-être 400 couples de ce type, trop peu pour changer la perception de la ville, mais assez pour laisser leur empreinte. Les grandes stars de la finance changent elles aussi de résidence. Et leurs motivations sont souvent tout sauf fiscales. Prenez Donald Trump. Il a annoncé son intention de transférer sa résidence à Palm Beach, à Mar a Lago – c’est un peu comme s’il vivait dans un hôtel cinq étoiles – en septembre 2019 : « Ce n’est pas une question de taxes », avait à l’époque précisé Trump. « J’ai été traité de manière horrible par les dirigeants politiques de la ville et de l’État. Mieux vaut partir. » Un point sur lequel l’ancien gouverneur de New York, Andrew Cuomo, lui a donné raison : « Une chose est sûre, il ne payait aucune taxe ici, alors chère Floride, vous pouvez le garder, il est tout à vous. »

Sur le front des vrais milliardaires – on sait que les milliards de Trump sont douteux -, on a été plutôt triste d’apprendre le départ de Paul Singer, le fondateur d’Elliott Management. En Italie, c’est en sa qualité de propriétaire de l’AC Milan qu’il déchaîne les foules. Alors qu’ici à New York, il est surtout connu pour avoir consolidé la réputation de la ville en tant que capitale financière du monde pendant plus de 40 ans. Son fonds spéculatif, avec 41 milliards de dollars en gestion au niveau mondial, est l’un des plus importants, et son patrimoine est estimé à 4,2 milliards de dollars, ce qui lui vaut d’occuper la 222e place du classement des individus les plus riches des États-Unis. Et sa décision est d’autant plus étonnante que d’autres personnalités beaucoup plus riches que lui ont décidé de rester au moins dans la région métropolitaine. On peut par exemple citer Jim Simmons, de Renaissance (qui vaut 24 milliards de dollars), Ray Dalio, qui en vaut 20 (et qui a empoché quelque 3,1 milliards de dollars durant l’année de la pandémie), ou encore Carl Icahn, une autre légende qui vaut 16 milliards de dollars et qui, à 85 ans, travaille encore à plein temps.

Ces derniers restent attachés au mythe, à la force, à l’énergie, au cosmopolitisme de New York qui, je peux vous l’assurer, est à nouveau pleinement présent. Et s’ils partaient eux aussi ? Et si Stephen Schwarzman, fondateur de Blackstone, Larry Fink, de BlacRock, Henry Kravis, de KKR, ou encore Leonard Lauder abandonnaient eux aussi le navire ? Ils ont tous une maison à Palm Beach, mais n’y ont pas établi leur résidence fiscale. Ce ne serait pas de bon goût. Ils ne s’y rendent que pour la saison hivernale et y passent quelques semaines d’affilée entre novembre et mars. À plus de soixante-dix ans, ils font toujours partie des personnalités les plus en vue de la ville et siègent aux conseils d’administration de grands musées, de grandes universités et d’institutions comme la New York Public Library.

Et puis, même s’ils devaient s’en aller, nous savons que des membres de la nouvelle génération sont là pour prendre le relais. Nous ne connaissons pas encore leurs noms, mais nous savons qu’ils sont là, tout comme le furent les Schwarzman, les Kravis ou les Dalio avant eux. Et ils sont déjà prêts à assurer la relève de ces anciennes légendes de la finance, une génération à cheval sur les XXe et XXIe siècles qui a déjà mis à mal la précédente. C’est une histoire circulaire, gravée dans les pierres de cette ville. Et elle ne sera ni diminuée ni balayée par la misère fiscale des ultra-riches, contraints à l’exil parce qu’ils ne se sentent pas assez riches pour payer leurs taxes.

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