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Jordan Bardella le répète: son objectif est de réunir autour de lui «les déçus des Républicains, comme ceux d’Eric Zemmour». CHRISTIAN HARTMANN/REUTERS
Jordan Bardella le répète: son objectif est de réunir autour de lui «les déçus des Républicains, comme ceux d’Eric Zemmour ». CHRISTIAN HARTMANN/REUTERS
PORTRAIT – Le nouveau président du RN porte le flambeau de la défense civilisationnelle et revendique le profil du rassembleur. Source: ©Jordan Bardella, jeune espoir «mariniste» de la génération nation

La pièce est bondée et l’atmosphère étouffante, ce soir de semaine, rue des Canettes à Paris. Chaque recoin de la Cave Saint-Germain est investi par une poignée d’étudiants, qui ont pris l’habitude de se retrouver dans le bar pour fêter tantôt l’élection de Donald Trump, tantôt le Brexit, ou simplement la fin de la semaine.

Adossés aux murs de pierre, un verre à la main, ils parlent souverainisme, identité, renouveau nationaliste. Et sont d’accord quasiment sur tout. Ils sont les jeunes du Front national, de l’UMP, de la Cocarde ou de la Critique de la Raison Européenne (CRE). Parmi eux, Pierre Gentillet, ancien responsable des jeunes UMP aujourd’hui chroniqueur sur CNews ; Alexandre Loubet, à la tête de l’association souverainiste CRE à Sciences Po Paris, désormais député RN ; Sarah Knafo, future tête pensante de la campagne Zemmour. Ainsi qu’un certain Jordan Bardella, gérant de la fédération frontiste en Seine-Saint-Denis. Une génération en construction qui partage la même colonne vertébrale idéologique. Plusieurs fois par semaine, ils laissent tomber leurs étiquettes partisanes pour se retrouver entre «jeunes natio». Et sont sûrs d’une chose: un jour, ils travailleront ensemble. C’était il y a dix ans. Une éternité en politique.

Depuis, la plupart des participants à ces agapes nocturnes ont délaissé la Cave Saint-Germain pour des activités plus sérieuses. Certains s’adonnent à la métapolitique, d’autres ont pris des chemins de traverse, tenté des aventures électorales. Jordan Bardella, pour sa part, n’a pas dévié. Lui a toujours préféré le militantisme traditionnel aux engagements plus exubérants. Le costume-cravate, plutôt que l’estrade et le micro. À 20 ans, souvent, l’engagement politique est radical. Pas le sien. Biberonné à la culture de parti et à la respectabilité, il a toujours pensé que le salut politique se trouvait par l’appareil. Dix ans plus tard, il est, enfin, parvenu au but qu’il s’était fixé. Ce 5 novembre, il a pris la direction du Rassemblement national, succédant à Marine Le Pen, et à son père avant elle.

Assis dans le large fauteuil de cuir noir qui meuble son bureau de président par intérim, Jordan Bardella sourit, convaincu d’avoir fait le bon choix. «Je l’ai toujours dit: tous les chemins mènent au RN», assure-t-il. Il en est certain: pour atteindre le pouvoir, seul le parti à la flamme peut être la force centripète capable de rassembler les brebis égarées du milieu. C’est l’ambition qu’il s’est fixée. Plusieurs de ses anciens compagnons de soirée ont, depuis, rejoint les rangs du RN. Cette jeune garde de la droite nationaliste, qui a, des années durant, suivi du coin de l’œil l’ascension de Jordan Bardella, s’est laissée convaincre que c’est dans son sillage qu’ils pourront émerger en tant que figures politiques. Alexandre Loubet, Pierre-Romain Thionnet, Mathilde Androuët… Ce sont eux qui forment aujourd’hui le «clan» du frontiste de 27 ans.

 

Le flambeau de la défense civilisationnelle

Bercée dans sa jeunesse par les mêmes références et les mêmes auteurs, la génération Bardella communie aujourd’hui dans la même angoisse identitaire. «Il y a dix ans, nos discussions se structuraient plutôt autour de la question de la souveraineté. Désormais, c’est clairement la question identitaire qui a pris le pas», assure Pierre-Romain Thionnet, collaborateur de l’eurodéputé et ancien président du syndicat étudiant nationaliste La Cocarde. Et aujourd’hui, c’est Jordan Bardella qui porte le mieux ce flambeau de la défense civilisationnelle et qui revendique le profil du rassembleur. Un rassemblement qui se ferait au sein du RN.

Toujours tiré à quatre épingles, il fait figure de sniper au sein du parti à la flamme. L’homme de tous les débats et de toutes les émissions. Gabriel Attal, Olivier VéranGérald Darmanin, tous ont croisé le fer avec le président par intérim. De l’autre côté du spectre politique, on ne partage pas ses idées, mais on reconnaît ses talents de rhéteur et le chemin accompli depuis 2019, quand il était tête de liste RN pour les élections européennes. «Il fera partie de ceux qui compteront demain», assurent certains membres de la majorité présidentielle. Preuve en est: il convient désormais de traiter le jeune frontiste avec déférence.

En nous voyant parler, les gens vont jaser…

Un député se disant proche d’Emmanuel Macron

23 octobre 2022, à la gare de Nancy. Jordan Bardella, accompagné de son escouade, embarque dans le TGV en direction de Paris, après avoir visité la foire de Poussay, comme Marine Le Pen un an avant lui. Alors qu’il enjambe la marche qui sépare le train du quai, un homme l’accoste. «Monsieur Bardella, je voulais vous saluer, je suis député de la région, et un ami très proche d’Emmanuel Macron», débite-t-il en lui serrant la main. Et d’ajouter, sourire en coin et regard de côté: «En nous voyant parler, les gens vont jaser…» Sulfureux mais respectable, un délicat équilibre entretenu par le jeune dauphin, pour s’attirer les sympathies de différents camps. D’autant qu’il dispose d’un atout qui lui est propre: celui de ne pas porter le nom de Le Pen. Une particularité qui permet à la droite bourgeoise et entrepreneuriale de porter sur lui un regard plus bienveillant, et éveille même son intérêt. Jordan Bardella le répète: son objectif est de réunir autour de lui «les déçus des Républicains, comme ceux d’Eric Zemmour». Ou comment faire l’union des droites sans parler d’union des droites, un terme encore tabou au Rassemblement national. Et cela passe aussi par l’entretien d’un discours plus dur sur les questions migratoires et identitaires. Dans les débats télévisés, sur les matinales de radio, il revendique donc la défense d’un peuple français dont le «pronostic vital» serait engagé, ou la nécessité de mettre fin à «un changement de peuple qui s’accomplit machinalement par des flux d’immigration légaux et illégaux, dans des proportions et à une vitesse inédites au regard de l’Histoire.»

Un renouveau commun pour la droite identitaire

Ce positionnement rappelle celui d’Éric Zemmour pendant la campagne présidentielle, et lui vaut la sympathie de la plupart de ses militants. «Il est très bon, et fait partie des personnalités qui peuvent rassembler notre camp», assure Stanislas Rigault, président de Génération Z, le mouvement jeune d’Éric Zemmour, à qui Jordan Bardella avait proposé une place de choix pour les législatives s’il rejoignait le RN. Dans les sphères nationalistes, on espère donc que l’avènement du nouveau chef marquera la fin de l’ère lepéniste et le début d’un renouveau commun pour la droite identitaire. Mais autour de quelle ligne? Car parmi les observateurs, une question persiste: qu’est-ce, finalement, que le «bardellisme»? «Jordan, c’est un peu le «on» permanent. Jamais un mot plus haut que l’autre ou des discussions enflammées, détaille un ancien compagnon de route. Il est excellent en débat, sur les plateaux, mais il a peu d’attrait pour la question idéologique, on ignore ce qu’il pense réellement»«Pour sa campagne européenne, nous travaillions sur un manifeste autour de l’Europe des nations, et tenions des réunions de bon niveau, mais pour lui c’était une souffrance absolue et une perte de temps parce que ça ne relevait pas de la tactique», ajoute un autre. Lui-même résume brièvement son positionnement comme celui d’un «gaulliste social», et assume de ne pas vouloir se perdre en longs débats de fond. «Nos idées, on les a. Désormais, on a besoin de pragmatisme pour arriver au pouvoir», assure-t-il au Figaro. «Ce qu’il faut comprendre avec lui, c’est qu’il est prêt à sacrifier ses idées sur l’autel de ses ambitions, si cela peut le conduire au pouvoir», veut croire un ancien ami. Sa ligne, répète à l’envi Jordan Bardella, est avant tout «mariniste». Le protégé de Marine Le Pen joue la carte de la filiation, en partie pour faire taire des rumeurs persistantes sur son ambition démesurée.

Au fil des années, poussé par différents coachs, Jordan Bardella est ainsi devenu un «pur produit du RN», et nombreux sont ceux à revendiquer sa fabrication. «C’est bien simple, on l’a créé de A à Z, se remémore l’un d’entre eux. On lui a appris à cirer ses chaussures, on l’accompagnait acheter ses costards, c’est nous qui lui avons conseillé les Fursac.» Des compagnonnages fusionnels, mais qui n’ont toujours duré qu’un temps, jusqu’à ce que le frontiste se lasse et parte vers de nouveaux horizons. En restant, toujours, dans les pas de Marine Le Pen. «Ceux qui voient une concurrence entre nous ne connaissent pas la vraie nature de notre relation», revendique le dauphin. Mais rassembler la nouvelle génération nationaliste, est-ce compatible avec une position perpétuellement ombragée par Marine Le Pen?

«En politique, on est forcé de tuer le père… ou la mère, pour pouvoir exister par soi-même», se frotte les mains un ancien frontiste. En devenant le nouveau chef de file du parti, Jordan Bardella devra aussi le doter d’une identité particulière, apporter sa spécificité pour espérer exister autrement, alors que le cœur névralgique du pouvoir s’est déporté, avec Marine Le Pen, à l’Assemblée nationale.

Force motrice

Pour l’heure, il entend se concentrer sur les élections européennes et municipales à venir pour refaire du RN la force motrice des idées nationalistes au-delà de l’Hémicycle. «Ce que nous voulons, c’est renouveler l’électorat sans changer de stratégie politique», revendique un proche. Car pour réussir à rassembler des militants de la droite hors les murs, il ne suffira pas de suivre la voie toute tracée depuis des années par Marine Le Pen. «Ce n’est pas le tout de vouloir rassembler, il va aussi devoir faire ses preuves, abonde un zemmouriste. Au moment de l’affaire Lola, il en a déçu plus d’un, dans notre camp, en se pliant à la décision de ne pas se rendre à la manifestation.»

Devant la critique, l’héritier frontiste tient bon, revendiquant, encore et toujours, la culture du parti face à celle de l’agit-prop. «La vraie question c’est: veut-on être en activité ou veut-on diriger le pays? J’ai fait mon choix.» Son combat, désormais, sera celui d’unifier autour de lui la génération avec laquelle il a grandi, et dont il compte devenir le porte-drapeau, en endossant le costume de chef de clan que lui a taillé sur mesure le Rassemblement national. Mais de part et d’autre, des observateurs l’avertissent, invoquant le nom de celui qui occupa sa fonction le premier: «Comme le disait Jean-Marie Le Pen: le destin d’un dauphin c’est parfois de s’échouer.»

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