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ENTRETIEN – Le politologue analyse les forces politiques d’une Assemblée sous pression, l’avenir du macronisme et la possibilité d’une dissolution.
Source: ©Jérôme Jaffré: «La menace de dissolution, c’est ‘‘retenez-moi ou je fais un malheur”»

Jérôme Jaffré est directeur du Cecop (Centre d’études et de connaissances sur l’opinion publique) et chercheur associé au Cevipof.

LE FIGARO. – Après la saillie de Grégoire de Fournas, la stratégie de respectabilité de Marine Le Pen est-elle atteinte?

Jérôme JAFFRÉ. – Jusque-là, Marine Le Pen apparaissait comme la favorite de la future élection présidentielle. Elle était en passe de réduire à peu de chose le barrage républicain du second tour. Elle était à la fois recentrée par la concurrence d’Éric Zemmour et sa ligne plus dure, respectabilisée par la tenue «en cravate» de ses députés. Et les vents d’Europe lui étaient porteurs. L’affaire Fournas ne découragera évidemment pas ses électeurs de premier tour, pas vraiment en désaccord avec le député. Mais le problème de Le Pen, ce n’est pas de solidifier son électorat, c’est de l’élargir, pour arriver dans un second tour à passer la barre des 50 % des suffrages exprimés. Là est la perte possible. Elle visait à incarner une sorte de RPR bis autour des idées de nation, d’ordre et de protection des Français, un parti à la fois ferme et humain. Là voilà ramenée à une image de radicalité, au risque d’être à nouveau perçue par une majorité des Français comme xénophobe, voire raciste.

L’élection de Jordan Bardella à la tête du RN peut-elle donner un nouvel élan au parti?

C’est un talent médiatique et le signe évident d’un rajeunissement. Mais son rôle ne sera pas facile: s’il est le ventriloque de Mme Le Pen, il n’intéressera pas. S’il développe ses propres thèmes, sa pente idéologique permettrait de solidifier un électorat sur les thèmes classiques d’immigration et de délinquance, mais pas d’élargir. Et il ne permet pas de répondre à la question: avec quelle équipe la candidate pourrait-elle gouverner le pays en cas de victoire?

Qu’en est-il de Jean-Luc Mélenchon? A-t-il perdu de son éclat?

Jean-Luc Mélenchon est éblouissant lorsqu’il est en campagne. Il est en revanche bien moins à l’aise quand viennent les périodes intermédiaires. La grande marche contre la vie chère n’a finalement été qu’une promenade entre Nation et Bastille, réunissant à peine 30.000 personnes. La grande conjonction proclamée avec le mouvement social des raffineries a fait pschitt. Plus grave, le retour du RN à une image de radicalité rend moins aisé le mélange de toutes les oppositions pour faire tomber le gouvernement.

La dernière motion de censure déposée par la Nupes n’a recueilli vendredi que 188 voix. À 101 voix, donc, d’être adoptée, au lieu de 50 seulement deux semaines plus tôt. Événement curieusement passé inaperçu: les députés socialistes ne l’ont pas votée. Signe à la fois de divergences de méthode et de volonté de marquer les distances avec le RN.

La Nupes peut-elle s’inscrire dans la durée?

La solidité de la Nupes se résume à un constat simple: elle est dans l’intérêt de chacune de ses composantes. Elle assure le leadership des Insoumis sur la gauche, faisant jouer à Mélenchon un rôle comparable au Mitterrand leader de la gauche. Elle permet la réélection presque automatique des têtes socialistes et assure enfin l’existence d’un groupe écologiste à l’Assemblée nationale.

Au-delà, la Nupes porte la promesse d’une candidature d’union dès le premier tour de la prochaine élection présidentielle. Cela donne une vraie chance de qualification de la gauche au second tour. C’est dans ce contexte d’ailleurs que s’engage une guerre de position au sein des Insoumis. Où un François Ruffin ou une Clémentine Autain veulent déborder du mélenchonisme et jouer des autres composantes pour s’imposer. À l’arrivée, toutefois, Jean-Luc Mélenchon, tel Volpone, pourrait bien écarter les uns et les autres et présenter une nouvelle fois sa candidature.

Diriez-vous que nous sommes déjà entrés dans l’après-macronisme?

Nous y sommes depuis le 24 avril au soir puisque, ayant exercé deux mandats consécutifs, le président ne redeviendra rééligible qu’au lendemain de l’élection de son successeur. Bizarrerie démocratique! Soit dit en passant, on ne doit plus faire figurer dans les sondages d’intentions de vote le nom de Macron. Cependant, la vraie question de l’après-macronisme, c’est moins qui lui succédera que ce qu’il en restera. Il porte le dépassement des notions de gauche et de droite, et la création d’un bloc central réunissant des électeurs venus du centre gauche et du centre droit. De cela est né un parti à la durée incertaine: Renaissance.

La vraie question de l’après-macronisme, c’est moins qui lui succédera que ce qu’il en restera

Jérôme Jaffré

Qui est en lice pour l’après-macronisme dans son camp?

La sélection sera sévère car, entre la Nupes et le RN, il n’y aura, à la fois pour le centre et pour la droite, place que pour un seul nom pour espérer la qualification au second tour. Dans la majorité présidentielle poussent déjà leurs pions Bruno Le Maire, qui feint de croire dans la survie du macronisme, Édouard Philippe, qui ne fait même pas semblant, et, enfin, Gérald Darmanin, qui entend en faire une synthèse chiraquo-sarkozyste bien distante. La transmission sera difficile.

Mais, avant cela, il faut maintenir la cohésion de la majorité. C’est de moins en moins facile car, le président étant hors jeu au prochain scrutin, la réélection des députés de son camp ne dépend plus de lui. Ce qui facilite tous les pas de côté. Sur ce plan, la menace de dissolution vise autant la majorité que l’opposition. Car si dissolution il y a, ce sera bien sur le nom de Macron que les députés de la majorité auront à faire campagne.

Qu’en est-il des Républicains? Sont-ils si faibles?

Ils sont en réalité les maîtres du jeu mais paraissent l’ignorer. Il est clair qu’ils n’ont aucun intérêt à une coalition avec la majorité présidentielle. Ils seraient la cinquième roue du carrosse et se trouveraient en 2027 associés au bilan du pouvoir. Cela dit, le 49-3 va devenir d’un usage unique et aucun texte important du gouvernement ne pourra être voté sans le soutien, ou au moins l’abstention, des Républicains.

Ils auraient donc tout intérêt à mettre en scène leurs exigences pour permettre leur adoption. Cela enverrait le signal de leur puissance et de leur volonté de ne pas bloquer le pays. Ce pourrait être l’intérêt du futur président des Républicains quel qu’il soit: surprendre en évitant une opposition de principe et entrer par effraction dans l’après-macronisme pour donner ses chances de victoire à un candidat issu de la droite.

La dissolution est-elle inévitable?

Seul le président de la République a le pouvoir de dissoudre. Aussi ne doit-il pas se tromper sur son usage. Il y a en fait deux cas de figure: une dissolution suivant une motion de censure. C’est la dissolution logique, bataille majeure qui se ferait pour le pouvoir sur le thème de l’entente contre-nature des extrêmes qu’aurait soutenue la droite. Le seul précédent de toute la Ve République remonte à 1962. C’est dire l’événement que nous vivrions alors.

Il y a aussi l’hypothèse de la dissolution sans qu’aucune motion de censure n’ait été votée. C’est la dissolution de crise, décidée par un président qui jugerait le moment opportun de faire appel au pays en considérant le blocage de son action. C’est ce qui est arrivé en 1968, après les événements du mois de mai, et les gaullistes ont alors obtenu une majorité triomphale sur le thème de la «chienlit». Notons déjà le nombre de fois où Emmanuel Macron s’en prend aux «partisans du désordre». Mais ça n’a de valeur que si le pays le ressent ainsi. Le risque d’un moment mal ajusté serait de finir avec une Assemblée encore plus ingouvernable que celle-ci, avec 50 députés macronistes en moins et 50 députés RN de plus. Au fond, actuellement, la menace de dissolution n’est qu’une manière de dire: «Retenez-moi ou je fais un malheur.»

 

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