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«Les pays du Golfe veulent participer à la conversation globale», souligne le prince Faisal Ben Farhan al-Saud, ministre des Affaires étrangères saoudien. AHMED YOSRI/REUTERS
ANALYSE – Dans le Golfe comme en Asie et en Afrique, les pays du Sud veulent accroître leur influence.
Source: Ces puissances moyennes qui refusent de s’aligner sur les États-Unis ou la Chine

Depuis plusieurs années, le repli américain et la rétraction du monde occidental poussent les diplomaties du Sud qui veulent peser davantage dans les affaires internationales. Aux Émirats arabes unis, comme ailleurs dans le Golfe, au Moyen-Orient, en Asie ou en Afrique, cette tendance à changer ses alliances pour les rééquilibrer a été exacerbée depuis l’invasion russe du 24 février. «Avec la guerre russo-ukrainienne mais aussi dans le conflit Chine-États-Unis, nous avons ont choisi l’équilibre», résume d’une phrase Anwar Gargash, le «Kissinger du Moyen-Orient», conseiller diplomatique du président émirati Mohammed Ben Zayed (MBZ), à la World Policy Conference (WPC) organisée par l’Ifri à Abu Dhabi. C’est-à-dire, concrètement, une prise de distance à l’égard des politiques chinoises et russes de la Maison-Blanche.

La relation entre Washington et Abu Dhabi s’effrite depuis Barack Obama, celui qui a décidé le pivot asiatique de l’Amérique, mais aussi celui qui a abandonné l’allié égyptien Moubarak, renoncé à faire respecter sa ligne rouge sur les armes chimiques en Syrie en 2013, engagé son pays en 2015 dans l’accord sur le nucléaire iranien, le JCPOA, inapte à empêcher la bombe iranienne. Les Émirats arabes unis ne sont pas les seuls dans la région à vouloir s’émanciper du puissant allié américain, encouragés par la baisse des tensions dans le Golfe, les accords d’Abraham avec Israël et la trêve au Yémen. Les liens se sont aussi distendus entre l’Amérique et l’Arabie saoudite depuis l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi. «Les États-Unis ont une approche à la fois plus légère et plus confuse dans la région. Les signaux qu’ils envoient sont ambigus. On ne sait pas ce qu’ils veulent. Cette confusion pousse la région à agir et à prendre des décisions souveraines pour protéger ses intérêts», explique Abdulaziz Othman Sager, président du think-tank saoudien Gulf Research Center, à la conférence d’Abu Dhabi.

Moins d’Amérique, mais plus de Chine. «En un peu moins de cinq ans, les Émirats arabes unis ont accéléré leur rapprochement avec la Chine de Xi Jinping et sont devenus le premier État du Golfe à se retrouver au cœur de la rivalité entre Pékin et Washington», note le spécialiste Jean-Loup Samaan dans une note pour l’Ifri. En juillet 2018, la visite du président chinois à Abu Dhabi fut l’occasion d’établir un «partenariat stratégique global» entre les deux pays et de donner du corps au virage asiatique des Émirats. Bien sûr, les Émirats arabes unis, qui se sont placés dans le giron américain depuis leur création en 1971, sont toujours liés par des accords de défense avec les États-Unis. Mais Abu Dhabi veut éviter la bipolarisation imposée par la rivalité sino-américaine dans le golfe Persique. «La Chine ne remplacera pas les États-Unis, mais les Émirats ne veulent pas être pris dans le conflit entre Washington et Pékin. Pour un pays moyen comme nous, il est impossible de choisir de manière catégorique entre ces deux géants. Nous ne voulons pas être l’herbe sous l’éléphant», explique un haut responsable émirati.

Fin des alliances de bloc et de la mondialisation globale?

Serait-ce la fin des alliances de bloc et de la mondialisation globale, rejetées par les partisans d’un nouveau non-alignement? Comme le résume le prince Faysal Ben Farhan al-Saoud, ministre des Affaires étrangères saoudien, à la World Policy Conference, «les pays de la région veulent jouer un rôle plus important et participer à la conversation globale», en choisissant leurs alliances en fonction de leurs intérêts. Quitte à les mettre en contradiction. Ils ne sont pas les seuls.

L’Inde fait la même chose quand elle s’allie aux États-Unis tout en refusant de condamner l’agression russe en Ukraine. De même la Turquie, qui joue à la fois dans le camp de l’Otan et dans celui de Vladimir Poutine. «Il n’y a plus d’alignement global», résume Mayankote Kelath Narayanan, ancien conseiller du premier ministre indien. Son pays, comme l’Indonésie et le Sud-Est asiatique, défend une approche «multi-alignement» en politique étrangère et refuse de choisir entre les États-Unis et la Chine. Comme il hésite à choisir entre l’Ukraine et la Russie. «Je sais que le conflit en Ukraine occupe la pensée stratégique en Europe, mais le conflit potentiel en Indo-Pacifique est plus important», juge Mayankote Kelath Narayanan. C’est aussi le cas au Moyen-Orient, dans les États qui tentent de reprendre leur destin en main entre les différentes influences étrangères. «Ces pays ne sont pas antirusses. Beaucoup d’entre eux regardent la Chine avec admiration. Ils ne veulent pas s’aligner sur les Occidentaux», résume la sénatrice égyptienne Mona Makram-Ebeid.

La complaisance vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine est encore plus nette dans les pays africains, qui luttent, comme Moscou, pour changer l’ordre international et mettre fin à la domination occidentale. L’invasion russe de l’Ukraine a même indirectement dopé les sentiments antieuropéen et antiaméricain dans certains pays. À la tribune de la WPC, des responsables africains se plaignent de ne plus pouvoir acheter d’armes aux Occidentaux depuis le début de la guerre en Ukraine, qui cannibalise les stocks. «Si 10 % de l’aide à l’Ukraine avait été consacrée à aider le Sahel, on aurait pu régler la question de l’instabilité», juge l’un d’eux. Vu d’Afrique, le terrorisme qui infuse au Sahel et à l’ouest du continent inquiète davantage que la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Il nourrit aussi le ressentiment contre l’Occident et particulièrement contre la France, principal moteur de l’intervention militaire contre la Libye de Kadhafi en 2011. «Les Africains sont avant tout préoccupés par leur situation économique et par la montée du terrorisme. Contrairement à ce que pensent les Européens, l’expansion du terrorisme n’est pas due à l’incompétence des gouvernements locaux, mais à la déstabilisation de la Libye en 2011», poursuit-il. Dans ces nouvelles tribunes, l’Europe semble être le ventre mou de l’histoire. Et l’Occident, une grande puissance en recul.

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