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Manifestation de «gilets jaunes», à Laval, le 13 avril 2019. – Crédits photo : JEAN-FRANCOIS MONIER/AFP

ENQUÊTE – «Le Figaro» a enquêté sur le blues des hauts fonctionnaires qui, depuis des mois, sont devenus une des cibles privilégiées des manifestants.

Mars 2004, «amphigarnison» à Strasbourg: les élèves de la promotion Léopold Sedar Senghor de l’ENA sauront dans quelques minutes quelle administration ils vont rejoindre. Major de la promo, Marguerite Bérard, attend la fin du discours du directeur pour lui remettre un document d’une vingtaine de pages intitulé «Rapport sur la scolarité, ENA: l’urgence d’une réforme», cosigné par 132 des 134 diplômés. Un coup de théâtre dans cette cérémonie en principe bien huilée et un document au vitriol sur le cursus au sein de ce temple républicain où le «mot d’ordre» appris dès les premiers jours d’études est PDVMVPDV («Pas de vagues mon vieux, pas de vagues»). Au milieu des frondeurs, un certain Emmanuel Macron…

Quinze ans plus tard, rattrapé par une autre fronde, celle des «gilets jaunes», le président de la République a tranché: il veut supprimer l’école. Dans l’allocution reportée en raison du dramatique incendie de Notre Dame, il avait écrit: «je crois dans l’excellence républicaine, nous avons besoin d’une élite, simplement elle doit être à l’image de la société et être sélectionnée sur des bases exclusivement méritocratiques», comptait-il dire. Avant d’ajouter: «c’est pourquoi nous changerons la formation, la sélection, les carrières [des élites] en supprimant l’ENA et plusieurs autres structures pour en rebâtir l’organisation profonde».

Partout en France, on réclame le scalp des «technos».

A-t-il décidé de sacrifier l’ENA sur l’autel de la colère sociale? De céder aux diatribes sur «l’arrogance des élites» qu’il incarne à lui tout seul? Les Français lui attribuent tous leurs maux. Des mannequins à son effigie ont été brûlés sur les ronds-points. Le 22 décembre 2018, à Angoulême, son pantin a été décapité… Pendant quelques jours, le gouvernement n’en a pas mené large. Les graffitis hostiles aux «castes» se sont multipliés. En janvier, à Strasbourg, plusieurs centaines de personnes ont manifesté devant le siège de l’ENA. Partout en France, on a réclamé le scalp des «technos». Et dimanche dernier, dans un sondage Ifop pour le JDD, 39% des Français répétaient leur volonté de voir l’ENA disparaître. Emmanuel Macron qui, en 2004, choisit l’Inspection des finances, ne fut visiblement pas insensible à ce réquisitoire anti-élite. «Laisser pourrir cette situation serait devenu explosif. C’est maintenant qu’il fallait réagir. Un fossé qui s’installerait entre les élites et le peuple en colère ne pourrait qu’être instrumentalisé par les extrêmes», constate un énarque, également diplômé d’une grande école de commerce et passé par plusieurs cabinets ministériels.

Mercredi 17 avril, après la révélation de cette suppression surprise, le directeur de l’ENA, Patrick Gérard, a pris la parole devant une centaine d’élèves sous le choc: «Une nouvelle phase s’ouvre pour la formation et l’organisation de la haute fonction publique». Il a voulu «positiver», lui qui, depuis quelques semaines, vivait comme une injustice la salve des critiques. Pas question que la contestation sociale se transforme en «ENA bashing» et que ses jeunes pousses deviennent des boucs émissaires. «Nos élèves ont la vocation de l’intérêt général. Lors de leur stage en préfecture, ils côtoient des agriculteurs, des artisans, des élus de terrain. Ils sont investis dans des associations au service des Français les plus défavorisés. Dernièrement, nous avons organisé des hackathons (des équipes développent un projet, en général informatique, NDLR) sur les files d’attente dans les administrations ou les déserts médicaux. Avoir le souci des usagers, supprimer des normes inutiles: nous l’enseignons en permanence ici.»

36% d’entre eux avaient des grands-parents agriculteurs, ouvriers ou commerçants, 56% avaient passé leur bac en province et 26% étaient boursiers

Le portrait-robot de la dernière promo? Moyenne d’âge: 29 ans et demi. Pas que des blancs-becs, forts en thème. 36% d’entre eux avaient des grands-parents agriculteurs, ouvriers ou commerçants, 56% avaient passé leur bac en province et 26% étaient boursiers. Mais les Français n’ont pas ces chiffres en tête. Pour eux, l’ENA est une pépinière de «crânes d’œuf», totalement coupés de leur vie quotidienne et qui se refilent les postes clés du pouvoir. Une perception renforcée par ces CV mirobolants qu’ils voient se succéder aux commandes de l’État. Encore aujourd’hui, Emmanuel Macron, Édouard Philippe, leurs directeurs de cabinet mais aussi les secrétaires généraux de l’Élysée et du gouvernement sont tous des anciens de l’école. Est-ce vraiment une spécificité française? Neuf des treize premiers ministres d’Elizabeth II sortaient d’Oxford et l’Ivy League (qui regroupe les plus prestigieuses universités américaines) s’enorgueillit d’avoir formé les présidents américains.

Alors faut-il vraiment supprimer cette fabrique des élites? Pas pour Bernard Spitz, diplômé en 1986, maître des requêtes au Conseil d’État, auteur -avec Roger Fauroux – de Notre État (Éditions Robert Laffont) et, aujourd’hui, président de la Fédération française des assurances: «Au-delà de l’ENA, ou de ce qui pourrait lui succéder, il faut veiller à ce que la reproduction des élites ne se fasse pas au sein d’un seul milieu social. Si L’ENA a eu beaucoup de défauts, elle a permis à des jeunes de tous milieux sociaux d’accéder au service de l’État. Il faut aller plus loin dans la diversité et orienter des talents venus de tous horizons vers l’intérêt général: c’est une force qui profitera au pays et à nos citoyens, à condition de faire mieux respirer le système, d’ouvrir les cursus de carrière, de récompenser le mérite. Le sujet est plus vaste que le sort d’une école, c’est celui de la réforme de l’État», observe ce fils de petits commerçants.

Un autre énarque s’indigne: «ce serait facile, démagogique. Vous laisseriez place à de la cooptation pure et simple et vous verriez des lignées familiales d’inspecteurs des finances». Un risque de retour en arrière, avant 1945 et la création de l’école, lorsque les hauts fonctionnaires étaient tous des «fils d’archevêque».

Il n’empêche. Ces têtes bien pleines produisent parfois des décisions qui exaspèrent les citoyens. «De quel cerveau puissant est sortie cette idée de faire payer leur péage aux automobilistes passés gratuitement à la faveur des “gilets jaunes”? ironise un politologue. Sans doute d’un énarque chez Vinci… Et comment Julien Denormandie, même mal réveillé, peut-il dire au micro de France Inter que “seule une cinquantaine d’hommes isolés” dorment dehors en Île-de-France…? Si ce n’est pas un manque de sens des réalités!»

Les Français sont persuadés que «cette bande de pseudo-premiers de cordée» ne pense qu’à leur serrer la ceinture

Les Français sont également persuadés que «cette bande de pseudo-premiers de cordée» ne pense qu’à leur serrer la ceinture et que les hauts fonctionnaires sont beaucoup plus puissants que les éphémères locataires de l’Élysée. Sans en avoir conscience, ils ont dans le collimateur ces quinze «meilleurs d’entre nous», qui chaque année sortent dans «la botte», intègrent immédiatement l’Inspection des finances, le Conseil d’État ou la Cour des comptes. Partis, dès leurs 25 ans, pour diriger la France jusqu’à leur retraite. Gaspard Gantzer, pourtant énarque, et ancien conseiller presse de François Hollande, ne dit pas autre chose: «La diminution forfaitaire des APL de 5 euros et la hausse de la CSG pour les retraités, Bercy en rêvait depuis trente ans. Sarkozy puis Hollande avaient résisté, Macron et Kohler (secrétaire général de l’Élysée) l’ont fait. On a vu le résultat…»

Après l’ENA, une scission s’opère souvent entre ceux qui feront de la politique leur profession et ceux qui ne quitteront pas la haute administration. Les anciens condisciples vont finir par se regarder en chiens de faïence. «C’est facile de prendre des décisions assis derrière un ordinateur à Bercy, ajoute l’ancien conseiller com’ du président socialiste. Beaucoup d’énarques voient d’un mauvais œil leurs semblables lancés en politique. Ils les jugent trop perméables à l’opinion, voire démagogues face aux exigences de leurs électeurs. Mais eux ne se font pas houspiller dans la rue!. Avant les “gilets jaunes”, Emmanuel Macron n’avait jamais été à portée d’engueulade sur un marché!»

Les comices agricoles ont disparu au siècle dernier. Les meetings sont en passe d’être supplantés par les comptes Twitter et les «stories»… Pour le politologue Jérôme Fourquet, auteur de L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée (Seuil, mars 2019), «l’ancienne aristocratie d’État a été remplacée par des élites qui font des allers-retours entre le public et le privé, qui peuvent aussi bien diriger une administration centrale qu’une boîte du CAC 40, le tout avec un discours managérial. Il y a de plus en plus de porosité entre ces deux univers. La Macronie en est une bonne illustration. C’est dans ces milieux que le “en même temps” a le plus pris».

«Ce n’est pas en deux ans à l’ENA que se forme l’entre-soi. Il faudrait simplement diversifier les profils avec des diplômés de l’université, des ingénieurs férus de nouvelles technologies, des entrepreneurs plus créatifs»Olivier Dousset

Parmi les 6500 anciens élèves de l’ENA, 90% passent la majorité de leur carrière à servir l’État. Seuls 7% «pantouflent» tout de suite dans le privé. C’est le cas d’Olivier Dousset, président-fondateur de la Compagnie d’Anjou, un «family office»: «J’ai remboursé très vite mes frais de scolarité, je suis parti dans le privé puis, pour être plus libre, j’ai fondé mon entreprise. L’ENA passe son temps à classer les gens, elle est trop hexagonale. Ceux qui en sortent manquent de créativité, sont pontifiants mais ce n’est pas une raison pour la supprimer. Ce n’est pas en deux ans à l’ENA que se forme l’entre-soi. Il faudrait simplement diversifier les profils avec des diplômés de l’université, des ingénieurs férus de nouvelles technologies, des entrepreneurs plus créatifs.»

Restent les 3% qui font de la politique, comme Olivier Becht, député Agir-La droite constructive du Haut-Rhin, ancien de la promotion Senghor, celle d’Emmanuel Macron. Lui, sa recette, ce ne sont pas les meetings et les estrades, mais les cuisines des électeurs: «Je ne suis pas près d’oublier les larmes d’une retraitée qui s’est récemment effondrée dans mes bras. Elle avait travaillé toute sa vie, son mari était décédé. Avec ses 1000 euros de retraite, elle m’a dit : “Quand j’ai payé ma taxe d’habitation et ma taxe foncière, j’ai le choix entre remplir ma cuve de fioul ou faire des cadeaux à mes petits-enfants”. Qu’on ne vienne pas me dire que je suis hors sol!»

«Moi, ce n’est pas mon métier d’être tiré par la manche sur les marchés!, proteste un très haut fonctionnaire au cœur du pouvoir. En revanche, faire vivre les Français ensemble, oui. Ils nous disent: “Vous êtes là pour nous simplifier la vie. Or vos décisions et vos normes sont incompréhensibles”. Nous avons voulu moderniser le pays, le numériser et nous avons oublié que tout le monde n’avançait pas au même rythme. Bien sûr, nous ne nous levons pas chaque matin en nous demandant comment emmerder nos concitoyens mais c’est vrai qu’on ne leur simplifie pas toujours l’existence!». En cause ces quelque 1500 décrets que produit chaque année une bureaucratie galopante. Cet énarque rappelle aussi que sur les 2,3 millions de fonctionnaires d’État, seuls 75.000 exercent leurs fonctions à Paris. Les autres travaillent dans les cent préfectures, les agences régionales de santé, les trésoreries publiques… Ce sont eux qui prennent les décisions touchant la vie quotidienne. «Il ne faut pas supprimer l’ENA, 90% des énarques font un travail dur sur le terrain dans les préfectures mais il faut casser la noblesse d’État qui se reproduit et ne répond à des problèmes humains complexes que par des solutions univoques» surenchérit Gaspard Gantzer.

Les Français sont lucides. Ils ne prennent pas forcément leurs fourches lorsqu’on supprime une trésorerie à Paimpol. En revanche, ils veulent être sûrs que les milliards dépensés pour le Grand Paris ne seront pas gaspillés. «Si l’on peut nous faire un reproche, c’est de manquer de pédagogie», admet le haut fonctionnaire. «Il ne suffit pas de vanter les économies faites avec la fermeture d’une maternité. Pour rassurer, il faut aussi être capable de mettre en place un service avec une ambulance ou un hélicoptère disponibles 24 heures sur 24 et l’expliquer», note le député Olivier Becht.

Co-construire, décider après concertation: le leitmotiv court les couloirs à Strasbourg où, désormais, les élèves manipulent des Lego et des Playmobil dans des «ateliers d’innovation» pour mettre en pratique des stratégies de «bottom-up» (du bas vers le haut) associant les citoyens. À l’ENA comme dans les cabinets ministériels, on sait qu’il s’agit maintenant de «faire avec» après des décennies de décisions couperets prises par une administration jacobine.

La crise des «gilets jaunes» a-t-elle ébranlé l’énarchie? Sans doute un peu. Mais la question de la déconnexion des élites dépasse largement la haute fonction publique et même les surdiplômées de Polytechnique, HEC ou Harvard. Toutes sont accusées d’être autocentrées et peu en prise avec le réel. De ne plus comprendre les aspirations des catégories populaires que, depuis la fin du service militaire et une forme de ségrégation scolaire, elles ne croisent jamais. «Cette absence de contacts entre les différentes catégories de la population prend des proportions inquiétantes, analyse Jérôme Fourquet. Ceux qui sont en haut de l’ascenseur social développent des réflexes de protection. Et, à l’autre bout, les moins favorisés développent un ressentiment contre ces “élites qui vivent de plus en plus comme des touristes dans leur propre pays”, pour reprendre la formule de l’essayiste américain Thomas Frank». La rédaction vous conseille :



Marie-Amélie Lombard-Latune

Journaliste

Christine Ducros

Rédactrice en chef du service politique au Figaro

Source: ©Ces énarques qui refusent d’être les boucs émissaires des gilets jaunes 

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