
ENQUÊTE – La maire de Paris est aux abois car la mise sous tutelle de la capitale par l’État se rapproche chaque jour un peu plus. Pour l’éviter, la socialiste renie ses promesses de campagne les unes après les autres. Avec un extraordinaire aplomb.
Et si l’augmentation de 50 % de la taxe foncière à Paris était l’erreur de trop? Contrainte par une dette abyssale et des recettes qui ne sont pas au rendez-vous, la maire de Paris a été obligée de renier sa promesse électorale de ne pas augmenter les impôts locaux. Pourquoi un tel déni, et un tel niveau d’augmentation? C’est que plane sur la Ville son éventuelle mise sous tutelle. Et cela serait une déflagration. Augmenter les impôts fonciers, Anne Hidalgo n’avait pas d’autre choix. Même si cette décision met en lumière l’état catastrophique des finances de la capitale. Gabriel Attal, ministre des Comptes publics, a été très clair: «L’État ne peut pas combler les problèmes de gestion de la Ville de Paris. Il y a plus de fonctionnaires à Paris qu’à la Commission européenne.» On a atteint le chiffre phénoménal de plus de 50.000 fonctionnaires sans que l’on sache vraiment s’ils sont 53.000 ou 56.000, car les données diffèrent selon les sources. Pour rappel, ils étaient 40.000 à l’arrivée de Bertrand Delanoë en 2001. Les deux gros postes de dépenses de la Ville sont celui de fonctionnement, composé essentiellement de la charge salariale, et celui des investissements. Or, la Mairie n’a rien fait pour réduire ni le premier poste ni le second. Au contraire: «L’encours de la dette a augmenté comme jamais sous votre magistère pour atteindre 7,7 milliards d’euros, soit 110 % de plus par rapport à 2014», a taclé Florence Berthout, la maire du 5e arrondissement à la tribune du Conseil de Paris. Il faut se rappeler que la dette était de… 0 euro à l’arrivée de Bertrand Delanoë et que la Ville possédait une réserve de trésorerie de plusieurs centaines de millions d’euros.
Aujourd’hui, la Mairie défend le taux exorbitant d’augmentation de la taxe foncière en affirmant qu’elle est l’une des moins élevées de France. Est-ce une raison pour vouloir rejoindre le peloton de tête des villes les plus taxées comme Angers, Nantes, Le Havre ou Nîmes?
Une suite d’excès
Au diable l’avarice! Avec Anne Hidalgo, et dans la droite ligne de son prédécesseur, la plus importante collectivité locale de France est devenue gourmande et dépense à tout-va. «Je pense à ces millions d’euros pour des aménagements de places comme celle du Panthéon, sans que les riverains le demandent», a poursuivi Florence Berthout. Elle aurait pu mentionner la place de la République, celle de la Bastille et les kilomètres de pistes cyclables qui se font toujours au détriment du transport public, avec la suppression des voies de bus, comme sur la rue de Rivoli. Or, les chiffres ne mentent pas: les jours de beau temps, 12.000 vélos empruntent cette artère alors que la RATP y transporte 250.000 personnes. La vitesse commerciale des autobus parisiens a baissé de 30 % en quinze ans.

Bref, de toutes parts, le bateau fuit et l’alerte est donc majeure. Pourtant, la Mairie ne tire aucune leçon de ses échecs passés, comme celui du réaménagement du boulevard de Magenta au prix exorbitant de 23 millions d’euros et que la maire reconnaît comme «raté». Ni de la rénovation de la place de la République, chiffrée à l’origine à 12 millions d’euros, qui aura finalement coûté le double. Une place qu’il va falloir refaire car trop minérale, glissante, dangereuse pour les piétons et les cyclistes, et dont les travaux ont provoqué des fuites d’eau majeures dans le métro. La liste de ces excès est longue. Par exemple, la transformation des voies sur berges, budgétée à 40 millions. Sans parler du choix insensé de construire le tramway sur les boulevards des Maréchaux, plutôt que d’utiliser l’ancienne voie ferrée de la petite ceinture, toujours disponible, dont l’exploitation s’est arrêtée en 1934 et qui, en 1900, transportait 38 millions de passagers par an. Anne Hidalgo était déjà première adjointe à l’époque de cette décision catastrophique. Résultat: voici le tramway le plus cher de France, à plus de 60 millions d’euros le kilomètre. La Cour des comptes avait établi que s’il opérait sur la voie ferrée de la petite ceinture, il aurait coûté 30 % de moins, aurait une vitesse de 30 % supérieure et aurait transporté au même coût 30 % de passagers en plus.
Jusqu’à présent, Anne Hidalgo a résisté à tout. D’abord comme première adjointe, protégée par un maire très présent médiatiquement, et par la suite comme maire de Paris. Même l’incroyable fiasco de Vélib’, qu’elle avait retiré à JCDecaux sans que l’on sache pourquoi, pour confier le système municipal de vélos en libre-service à une petite entreprise montpelliéraine, incapable de mettre en place le service en temps et en heure, ne l’a pas atteinte. Elle est parvenue à survivre à l’immense polémique sur la propreté et la désorganisation des services de la Ville de Paris, dénoncées par les conclusions acerbes d’une très officielle Mission d’information et d’évaluation sur la propreté. À quoi la maire avait répondu par un coup de com, baptisé «nouveau» service «Urgence Propreté» placardé sur les camions poubelles. La grenade qu’a dégoupillée #SaccageParis fut plus difficile à désamorcer. Les photographies de nids-de-poule, de rats, de parasites, d’aménagements urbains improbables, de débordements de poubelles, de rues souillées, envoyées par des Parisiens, ont déferlé comme une lame de fond chaque jour sur Twitter, et donné beaucoup de fil à retordre aux démineurs de l’Hôtel de ville. Pour se défendre, ils ont d’abord essayé de prouver que ce hashtag était fomenté par l’extrême droite. Ce qu’un reportage très fouillé de TF1 a immédiatement démenti. La fronde ne se calmant pas, la Mairie a décidé de lâcher du lest. À la marge, évidemment. Elle a supprimé le droit de végétaliser le tour des arbres à sa guise, à quoi elle attribuait la prolifération de rats mais, sur le fond, la maire n’a rien lâché.
1,75 % à la présidentielle
Il y eut ensuite la présidentielle où, avait-elle promis, elle ne se présenterait pas pour «(se)consacrer entièrement à Paris». Elle y a couru avec le résultat que l’on connaît: sur le plan national, 1,75 % au premier tour. Et surtout, 23.000 voix à Paris quand Emmanuel Macron en obtenait 380.000. Du jamais-vu pour le PS. Croyez-vous qu’un tel résultat aurait provoqué une remise en question, ou un brin d’humilité? Au lendemain de l’élection présidentielle, Anne Hidalgo twittait un photomontage où des dizaines de vélos circulaient rue de Rivoli, à côté d’une voie sans aucun autobus ni camion de livraison, avec ce commentaire: «On ne lâche rien, on continue.»
À lire aussiVers l’interdiction des trottinettes en libre-service à Paris?
Mais, comme l’ont souligné Les Échos dans un titre vengeur, «la dette ne ment pas». À cause d’investissements pharaoniques et pas toujours nécessaires, celle-ci s’est dramatiquement creusée au fil de ses mandatures. La Mairie cherche donc désespérément de nouvelles recettes. Et elles tardent à venir. Avant de décider d’augmenter la taxe foncière, elle a commencé par relever le prix du stationnement payant. Elle l’a aussi instauré pour les deux-roues. Elle en espérait quelque 300 millions d’euros de recettes, mais c’était sans compter sur ses alliés écologistes que les finances de la Ville n’intéressent pas, et qui veulent réduire drastiquement tout déplacement qui ne soit pas à pied ou à vélo (non électrique). Résultat: la Voirie, dirigée par l’écologiste David Belliard, plus connu pour son orthodoxie verdoyante que pour sa connaissance des dossiers, a encore diminué le nombre de places de stationnement. Il y en avait 235.000, dont 144.000 payantes, en 2001. Il en restait 130.000 l’année dernière. Il n’y en aura plus que 70.000 demain. Autant de recettes en moins. Idem pour les deux-roues motorisés: le système mis en place par cet adjoint pour garer les motos sur la chaussée est tellement onéreux et compliqué que la moitié de leurs propriétaires y ont renoncé à Paris. Et avec eux, les recettes qu’ils généraient. Les écolos se frottent les mains, la maire pleure.
« Même en contenant notre taux d’endettement à 85 % et notre dette à 7 milliards d’euros, nous aurons au-delà de 2020 deux contraintes à assumer. »
Une note confidentielle signée Myriam Métais, ancienne conseillère de la maire chargée du Budget
C’est ainsi que la Mairie a été une fois de plus contrainte de renier ses promesses de campagne. Prouvant ainsi l’état des finances de la Ville. On pourrait avancer une impréparation, mais la maire avait été avertie dès 2017. Dans une note confidentielle datée du 20 décembre de cette même année, note à laquelle nous avons eu accès, l’ancienne conseillère de la maire chargée du Budget, des Affaires financières et des Marchés publics, Myriam Métais, alertait Anne Hidalgo sur les dangers de l’augmentation de la charge d’intérêt et des annuités d’emprunt. En outre, elle préconisait des mesures drastiques pour éviter un effet de ciseaux. «En effet, même en contenant notre taux d’endettement à 85 % et notre dette à 7 milliards d’euros, nous aurons au-delà de 2020 deux contraintes à assumer. En fonctionnement, dans les conditions actuelles favorables du marché, le niveau d’emprunt prévu d’ici à la fin de la mandature va en effet avoir pour effet d’augmenter, à partir de 2021, à 150 millions d’euros par an en moyenne la charge des intérêts (contre 100 à 120 millions en 2017-2018). En investissement, surtout, le remboursement des annuités d’emprunt passera à près de 300 millions d’euros dès 2021 contre 200 millions par an depuis 2014 et atteindra même 300 à 400 millions d’euros en 2030», précise la note de cette énarque.
Plus grave pour la maire, la capitale se vide de ses habitants. Elle en a perdu 60.000 en cinq ans, et le mouvement s’est accéléré depuis le Covid. La tendance est pourtant préoccupante: en deux ans, 11 000 enfants ont disparu des écoles avec, à la clé, des fermetures de classes.
Zone de grandes turbulences
Malgré cette somme d’échecs et grâce à une résilience fondée sur une rare capacité de déni, cette élue est parvenue à passer à travers les mailles du filet. Plutôt que de se promener à pied ou à vélo pour renifler la ville, la humer, comme le font de nombreux maires, elle préfère choisir parmi les quelque 2000 voitures de fonction que possède l’Hôtel de ville, avec toutefois une préférence pour l’électrique – histoire de faire plus écolo. Mais à force de se déconnecter de la réalité, elle ne sent ni l’étau se resserrer ni la ligne de crête sur laquelle elle marche devenir de plus en plus étroite.

D’autres orages se préparent déjà. Ainsi celui qu’annonce Stéphane Volant, président de Smovengo (l’opérateur de Vélib’), à propos du parc de vélos et de son adaptabilité aux contingences des futurs Jeux olympiques. Mais la Mairie de Paris, qui concourt à 70 % au financement des stations, traîne des pieds. Financièrement d’abord, mais aussi poussée par les écologistes qui voudraient réduire drastiquement le nombre de vélos électriques, pourtant les plus prisés, qu’ils ont taxés de «vélos nucléaires».
À lire aussi«N’acceptons pas que les plus belles places de Paris soient défigurées par la mairie!»
Enfin, il y a les fuites distillées par l’Élysée sur l’éventuel abandon du système électoral particulier à Paris, Lyon et Marseille, et qui veut que les maires, au lieu d’être élus comme partout ailleurs en France au suffrage universel direct et sur une circonscription unique, le soient par les conseillers d’arrondissement. À Paris, le nouveau système changera la donne. Avec lui, Anne Hidalgo n’aurait sans doute pas gagné l’Hôtel de ville.
Face à l’orage, et malgré un service de communication qui emploie plus de 400 personnes, Anne Hidalgo doit se sentir bien seule. Elle avouait récemment sa méthode pour résister: se regarder chaque matin dans son miroir en se répétant «Tout le monde m’aime», avec Les Quatre Saisons de Vivaldi, son œuvre préférée, en musique de fond. Mais les notes joyeuses du printemps et de l’été sont derrière elle, l’automne est bien avancé et l’hiver risque d’être très rude. Pour elle, mais aussi pour ses administrés.
